hommage À mgr henri teissier

Homélie de Mgr Claude Rault
Messe pour Mgr Henri Teissier
12 décembre 2020
Église Saint Ambroise – Paris

Bien chers tous et toutes, membres de la famille, proches et amis de Mgr Teissier. Monsieur le Recteur de la Grande Mosquée de Paris.

Chers amis.

Notre cher Mgr Teissier repose en terre algérienne, comme il l’avait souhaité, depuis ce dernier mercredi. Il a été inhumé à Notre Dame d’Afrique à Alger, aux côtés du Cardinal Duval, son prédécesseur dont il avait emboité le pas dans l’Algérie nouvelle. Nombreux ont été les témoignages d’amitié qui se sont manifestés, venant de tous côtés, notamment d’Algérie et de France. Un hommage lui a été rendu à Lyon, là où le Seigneur l’a rappelé à lui. Hommage de la part de sa famille, de la part de l’Église de Lyon, de la part de Mr l’Ambassadeur d’Algérie.
Pouvons-nous dire qu’Henri Teissier était un homme un peu « hors du commun », un homme d’exception ? Il protesterait devant de tels propos, mais je suis enclin à le penser. Les nombreux témoignages qui ont été faits de lui se superposent et le laissent entrevoir, et les personnes qui l’ont connu ne me contrediront pas. Que dire après tant d’hommages ? Je me suis trouvé dans l’embarras. Et puis j’ai pensé que la façon dont il se laissait appeler pouvait être une approche révélatrice de sa personne. J’ose m’aventurer sur cette piste. Mais j’aimerais surtout vous partager mon regard sur lui... tel que je l’ai connu.
Trois mots ou expressions peuvent en dessiner une approche succincte mais révélatrice : « Henri », tout simplement. « Père Teissier » comme l’appelaient souvent ceux qui l’approchaient. « Monseigneur Teissier », pour rappeler la charge pastorale dont il avait été investi et lui donner une note plus « officielle » et dans l’Église et dans l’Algérie qui était devenue son pays d’élection.

« HENRI ». L’homme
Henri. C’est ainsi que beaucoup l’appelaient dans son entourage proche lorsque je l’ai connu en 72 à Alger. Il était alors directeur du Centre d’études des Glycines. C’est là que je l’ai découvert pour la première fois. Son bureau était toujours ouvert, accueillant, affable et empressé pour rendre service, conseiller, aider, toujours en mouvement vers l’autre, se livrant peu lui-même. Pour beaucoup, Henri était disponible fidèle attentif, empressé.
L’entendant parler l’arabe avec une telle aisance décourageait un peu l’apprenti que j’étais, mais la relation avec lui n’avait rien d’écrasant. Il avait en effet un don pour les langues, et pour l’arabe, le berbère nous pourrions en ajouter bien d’autres. Mais il n’en faisait pas état. Son souci n’était pas de briller, ni de paraître, mais de communiquer. Il le faisait avec chaleur, empressement, simplicité. Et l’un de ses dons, incomparable, était de mettre les personnes en relation. Il avait l’art du tissage de liens entre personnes, même si elles ne se connaissaient pas ! Il aimait inviter à sa table... et préparait souvent la cuisine lui-même ! Tout en servant, il suivait la conversation, la suscitait au besoin.
Henri avait un grand cœur, qui laissait parfois dans un moment d’émotion déborder des larmes, voire même des sanglots. Je l’ai perçu la première fois lorsqu’au cours de la messe matinale, en fin novembre 72, il nous a annoncé sa nomination comme évêque d’Oran. Il n’a pas pu terminer sa petite homélie. C’était Henri !
Il avait aussi le sens de l’humour, de ces petits mots qui mettent à l’aise et dérident l’atmosphère, même lorsque c’est tendu. Ce grand cœur aimait rendre service : aider à la vaisselle, transporter quelqu’un dans sa voiture... faire telle ou telle démarche. Il illustrait bien cette phrase de l’Écriture que nous venons d’entendre : « Mes enfants, nous devons aimer : non pas avec des paroles, mais par des actes et en vérité ».

« PÈRE TEISSIER ». Le prêtre
« Père Teissier » révélait aussi son âme de prêtre, d’homme de Dieu saisi par l’Évangile. Non pas un « Évangile hors sol », mais incarné dans sa vie sacerdotale, dont le sommet était l’Eucharistie. Il avait un peu sa façon de célébrer la messe, n’hésitait pas à interrompre, relevant telle ou telle parole comme pour ne pas nous laisser prendre par le formalisme et la routine. Ses homélies étaient émaillées de faits concrets de la vie qu’il partageait tout simplement, et prenaient un relief tout particulier à la lumière de l’Évangile.
Prêtre, je le disais tout à l’heure, c’était aussi un rassembleur, un homme de communion, un homme de tous, accessible, toujours en mouvement vers l’autre. Il avait une mémoire des noms étonnante, étant capable de resituer les personnes dans le temps et dans l’espace, non pas pour briller mais pour signifier que la personne qu’il avait devant lui avait du prix.
Le Père Teissier s’était préparé à sa mission en s’investissant dans la langue, la culture arabe, la connaissance de l’Islam « par le dedans ». Il avait développé le sens d’une Église en Islam, d’une Église tournée vers l’autre dans le respect de ce qu’il est, de ses convictions religieuses et sociales, le sens d’une Église de la rencontre, qu’il développera comme évêque. Adorateurs du même Dieu, pétris de la même humanité, il savait aussi que nous pouvons nous enrichir les uns les autres dans une stimulation réciproque et dans ce qu’il y a de meilleur en nous et dans nos partenaires musulmans. Nous connaissons entre autres ses recherches faites sur l’Émir Abdelkader, dans sa façon d’interpeller les chrétiens pour faire ensemble un chemin vers Dieu et créer des liens qui se fondent sur cette appartenance au Dieu Unique et très Grand. Et il a poursuivi ses recherches jusqu’à ses derniers jours.

« MONSEIGNEUR TEISSIER ». Le Pasteur
Cette appellation de « Monseigneur » était plus qu’un titre : il était chargé du sens de la responsabilité, du souci pastoral du peuple qui lui était confié et qui ne s’arrêtait pas à la communauté chrétienne locale. Il se sentait le Pasteur de tous, même si certains diocésains ne comprenaient pas toujours qu’il puisse partager son temps au- delà des limites de sa communauté. Il ne pouvait concevoir une Église repliée sur elle-même, mais voulait une Église tournée vers les musulmans, devenus plus partenaires qu’une potentielle proie à saisir. Ce souci le projetait donc au-delà des limites de son Diocèse, illustrant bien la parole de l’évangile que nous avons entendue : « J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas de cet enclos : celles-là aussi il faut que je les conduise ». Il n’y avait dans son attitude rien d’un désir de récupération, mais une façon de vivre une fraternité sans frontières, universelle, comme le Bienheureux Charles de Foucauld, mais à sa manière à lui, Mgr Teissier, et nos amis musulmans savaient le reconnaître. Son Église était celle de la rencontre, de la convivialité, du souci de rejoindre l’autre sur son chemin vers Dieu.
Monseigneur Teissier était aussi un pasteur tel que nous le montre l’Évangile, un berger qui sait affronter les dangers et rester debout dans la tempête. À la façon de Jésus qui affirme « Je donne ma vie pour mes brebis », il était prêt à ce don. Nous l’avons senti lors de la trop fameuse décennie noire. C’est peut-être pendant ce temps-là qu’il a vécu le plus intensément sa vocation de Pasteur, configurant sa vie à celle de Jésus. Il aurait pu être emporté par cette violence folle, et il ne s’en est pas caché, prenant les risques du berger devant le danger. Il a accompagné les 19 victimes de ce petit troupeau qui lui était confié, recevant et consolant les familles, présidant les obsèques. Cette épreuve était doublée du fait de perdre des amis, en particulier Mgr Pierre Claverie, qui lui était très proche. Sa peine aussi avait été grande de voir partir le Cardinal Duval, son prédécesseur, au moment où il apprenait la mort des Moines de Tibhirine. Peine aussi de voir emportés un certain nombre de ses amis musulmans dans cette trouble période. Mais il est resté debout dans la tempête, refusant de quitter dans la tourmente ceux avec qui il avait partagé la vie au lendemain de l’Algérie indépendante.
Une de ses souffrances, au soir de sa vie, a été de devoir traverser la Mer pour revenir en France, nécessitant des soins appropriés. Mais il gardait un œil attentif sur cette terre algérienne dont il était devenu le fils. Il ne s’est pas contenté d’une paisible retraite, mais continuait à œuvrer pour le Dialogue islamo-chrétien auquel il avait dévoué son existence. Des ouvrages, des articles, des conférences meublaient largement son temps. Récemment encore, il intervenait à la Grande Mosquée de Paris pour présenter un ouvrage sur l’histoire de l’Église d’Algérie après l’indépendance. Il avait tout donné de lui-même, mais sa vie était donnée d’avance. Pendant les années sombres, dans le souci de sauvegarder la vie de ceux et celles qui lui étaient confiés, il avait enjoint les communautés à réfléchir à la menace qui pesait sur elles, et une religieuse lui répliqua : « Père, de toute façon, nos vies sont déjà données » La sienne l’était déjà depuis longtemps : le bon berger donne sa vie pour ses brebis. C’est donc fait. Sa lampe s’est éteinte sur notre Terre, mais, nous le croyons, elle brille encore dans le Royaume des Justes et des Artisans de Paix. Henri, Père, Monseigneur Teissier, entre dans la joie de ton Seigneur.

Merci à Dieu d’avoir fait un tel don à l’Église.

Merci à Dieu d’avoir fait un tel don à l’Algérie. Amen !

+Claude Rault, M.Afr.

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